… … …mais…quand même…imagine donc une auberge…perchée sur une colline avec des champs à perte de vue…beaux verts tâchetés de
vaches blanches…un vent qui souffle fort, qui penche tout et qui force à s’abriter…dans un intérieur réhabilité par un très grand architecte pour un des plus grands restaurateurs français…donc,
en chambres et en restaurant…des chambres comme lancées vers l’horizon et suspendues en plein vol au dessus des champs….et une cuisine de rêve…spacieuse, classieuse, pratique, chic…équipée comme
jamais…une action, un outil…quatre cuistots…je passe sur les grades parce que je n’y connais rien…des pointures, des lames sûres, des magiciens…que l’oignon n’en revient pas lui-même d’avoir été
émincé, qu’il en tient encore debout comme si de rien n’était, alors qu’il vient d’être passé au scanner en un éclair….que les viandes font leurs mijorées à exiger des cuillères…que les sauces te
font danser du nez, puis de la bouche, puis de la tête…que tout cru est aussi impressionnant que tout cuit…de la magie j’te dis…avec une aisance déconcertante…presque simple…tellement que lorsque
que le grand chef a annoncé qu’il donnerait un cours sur des bricoles comme il a dit, benh j’me suis r’trouvée à l’heure dite au premier rang, à nager dans un tablier bien trop grand, prête à
assister le maître…si,si…moi…la jambon-petits pois…fallait une volontaire, z’avaient tous les pieds derrière…tant qu’à commencer un jour, j’me suis dit, autant que ce soit ce jour là, avec un
baptême, un vrai, un truc qui n’arrivera plus jamais…pour le coup, ma guignole, moins que d’habitude…concentrée comme les éléphants avec la mémoire…à peine décontractée…j’étais jaugée…épluche et
coupe comme çà pour voir…et puis on va faire çà…pas entendu le nom du plat…je tenais des ustensiles qui m’auraient tué les doigts au moindre dérapage, j’avais des yeux braqués sur moi, des
réflexes de ciseaux-feuille-pierre-puit, et un chef exigeant au tournant…pas de quoi déconner…bah j’l’ai pas fait…à cet instant là, y’avait tout moi à l’intérieur de moi, et plus rien de çà…un
peu comme cette fois, enfant, où je me suis retrouvée, en fin de stage cirque, à glisser mon chausson sur le fil dans le vide pour mon numéro d’équilibriste…filet ok, mais à la vie à la mort…me
vlà donc à éplucher couper voir…rien que çà, c’est sans doute idiot, mais le machin que j’avais dans la main, à la première coupe, il était devenu mon copain…autre chose que le bidule en
plastique coloré à dents molles et à bout rond que t’achètes par dix au marché pour deux balles…un allié j’te dis…léger, doux comme un galet, exactement tranchant…que si tu lui dis l’bon truc,
juste il le fait…bon, que t’es tout fautif aussi si ça l’fait mal parce que lui ne fait que comme tu dis….tu t’mets là, il bouge pas, tu coupes comme çà, fffouuuuitttt, çà…un bonheur…le tablier
aussi…que j’pouvais m’essuyer les mains depuis mon cou jusqu’aux genoux et tout saloper…coincer mon torchon dans la ceinture…leur ressembler…le chef m’encourage, tu fais d’la cuisine toi qu’i
m’dit…ça glousse dedans, parce que c’est rien que mes bricolages-découpages-collages qu’il voit, avec la sérénité de ces ouvrages-là, mais je n’bronche pas…je suis la danseuse emmenée, je me
laisse guider…les préparations sont faites, l’appareil comme on dit, la base quoi…on fait reposer et en attendant, on va faire un amuse-bouche…petites tomates cerises dénudées et marinées dans du
vinaigre et du miel…que tu roules dans de la pelure…que tu jettes dans une pâte, puis dans une huile à 180 degrés pour que ça fasse comme un beignet autour…que tu poêles dans du caramel, que tu
saupoudres de sésame, que tu baignes dans une eau avec des glaçons pour que ça durcisse, et que tu manges tout de suite avec un bâtonnet et un poil de gingembre…je n’essaye même pas de te dire
pour le goût parce qu’il faut l’avoir en bouche pour se faire une idée du festival…et j’te dis pas la flippe au moment de faire le caramel, parce que forcément, le caramel et moi, ça s’termine en
scoubidou avec la langue au fond de la poêle tellement ça colle et qu’au fond c’est cramé…et puis ça a l’air simple comme çà, mais moi qui ai bouffé tout ce que j’ai foiré pendant qu’il avait le
dos tourné, du gingembre mal émincé au beignet perforé, j’peux te dire que j’avais le ventre lourd…et c’est sans compter l’autre plat, que je garde pour moi…comme dans toutes les extases, y’a
toujours un mystère qui ne se dit pas…fou ces gens-là ce qu’ils font avec leurs doigts…et bien sûr, demain, je cours me procurer une lame de championne, même si c’est pour les carottes du
lutin…et autant te dire que c’est en cuisine que j’ai trouvé refuge pour échapper à tout le reste de ce week-end là… … …
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